CHARLIE HEBDO
2 Juillet 1997

Résistances aux pluriel
| LA RONDE des festivals de l'été
commence. Je vous ai dit un mot, la semaine
dernière, de la 25° édition du festival de La
Rochelle, must absolu dont l'existence est sérieusement
menacée par l'implantation d'un multiplexbulldozer dans
le coin !... Aujourd'hui, c'est du petit dernier que je vous entretiens. II s'appelle, tenez vous bien, « Résistances >>, au pluriel. Depuis le temps qu'on en attendait un comme celui-là ! Il se tiendra pour la première fois du 5 au 11 juillet dans les Pyrénées, à Tarascon-sur-Ariège. C'est tout près de la grotte préhistorique du Mas d'Azil, l'un de mes plus beaux souvenir d'enfance. II a été conçu et porté avec amour par un couple, Catherine Dubuisson et Marc Saracino. II a déjà une identité bien affirmée grâce à son logo, l'ours à la caméra sur l'épaule, tout un symbole. Bien ancré dans sa terre de résistance, des cathares aux maquisards, ledit festival va faire souffler un grand vent chaud sur les écrans de là-bas: une soixantaine de films-brûlots en état de refus face à la barbarie d'un temps ou de l'autre. Voilà, l'Agit-Prop reprend du poil de la bâte, du poil d'ours des Pyrénées, forcément ! Chaque soir, des débats prolongeront les films, mêlant réalisateurs, historiens et résistants de tout poil : Aline Pailler, députée européenne, et Maurice Kriegel-Valrimont, ancien FTP entre autres. La Guerre des demoiselles, qui retrace la lutte des Ariégeois au XIX° siècle, sera projetée en ouverture. |
Histoire de chauffer la salle. Le lendemain, le dimanche 6 juillet, c'est Bertrand Tavernier qui présentera sa Guerre sans nom (sur les appelés et les rappelés de la "pacification" en Algérie), formidable exercice de mémoire douloureuse. Les jours suivants seront consacrés aux films sur la guerre d'Espagne (Land and Freedom et quelques inédits), la Résistance (Lucie Aubrac ne s'imposait pas, mais bof!...), le monde contemporain vu par Robert Guédiguian, les frères D'Ardenne, Jeanne Labrune, Chris Marker, Gérard Follin... Tous ceux qu'on aime... Non, je ne plaisante pas :ça va être formidable, croyez-moi ! parole de Charlie ! Et puis, le dernier soir, Ken Loach sera là avec ses Dockers de Liverpool, programmé juste après La Grève, d'Eisenstein! Ça ne manque pas d'allure. Un débat, bien sûr, réunira ensuite réalisateur et public. |
Et la somme collectée pour la séance sera
envoyée aussi sec aux dockers du film. Résistez,
camarades! Un autre qui résistait bien en faisant le Jacques, c'est Prévert. Le livre que lui consacre Bernard Chardère, le Lyonnais des Lumière, Jacques Prévert/Inventaire d'une vie (Découvertes/Gallimard), est la meilleure introduction qui soit au poète du Front popu, de la Crosse en l'air, de Le jour se lève et du Crime de M. Lange. Par quelque bout qu'on le prenne, ce petit livre qui tient bien dans la poche, c'est la révolte qui le parcourt de part en part, et l'humour, et l'anticléricalisme, et l'antimilitarisme, le bonheur de dire non, et le bonheur tout court. Ce sont eux, en France, Prévert, son frère et leurs copains, dont l'admirable Maurice Baquet, qui inventèrent l'Agit-Prop avec le groupe Octobre, sorte de théâtre guignol en rouge et noir. Tout du long, Prévert n'aura cessé de semer la panique dans le cérémonial social. Et le plus curieux, c'est que ça n'a
pas vieilli. Relisez au hasard tel poème, tel sketch ou
telle scène de film. Ça date de soixante ans et plus,
et ça semble tombé de la dernière des pluies. <<
Attention, camarades, attention/Mourir pour la patrie,
c'est mourir pour Renault/Pour Renault, pour le pape,
pour Chiappe/Pour les marchands de viande,/Pour les
marchands de canons... >> Tous à Tarascon, faites
pas les cons! MICHEL BOUJUT |