H O M M E S & |
N° 96 1997 Prix 35 F |
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Revue de la Ligue
des droits de l'homme |
L'ours à la caméra
Le Festival
<<Résistances>> de Tarascon-sur-Ariège
| Un ours, l'ourse Melba, immigrée peu avant de Slovénie dans les Pyrénées, était l'emblème du premier Festival " Résistances ". organisé du 5 au 11 juillet 1997 à Tarascon-sur-Ariège, village, entre Toulouse et Andorre, de cette "terre de résistances " qu'est l'Ariège. Armé d'une caméra, cet ours est le symbole d'une manifestation qui a accueilli au centre multimédia de Tarascon et au plein air nous les étoiles, face | aux Pyrénées, les cinéastes Ken Loach et Bertrand Tavernier et présenté une soixantaine de films consacrés aux luttes d'hier et d'aujourd'hui, de celle des Cathares à celle des sans-papiers et de celle de la Résistances à celle des dockers de Liverpool aujourd'hui. Catherine Dubuisson et Marc Saracino ont évoqué pour Hommes et libertés le succès de ce festival qui n'est pas prêt de s'arrêter. |
| Comment
vous est venue l'idée de ce festival ? L'Ariège est une très ancienne terre de résistances : Cathares et protestants face à l'église catholique, seigneurs occitans face à la mainmise des rois de France, et Demoiselles face à l'administration centrale, maquis de la Crouzette face au nazisme, réfugiés espagnols face au franquisme, utopie communautaire face aux idées reçues, l'ours Melba face aux chasseurs. Nous avons voulu lier mémoire et résistances. |
De la révolte des Demoiselles d'Ariège à celle des dockers de Liverpool, 60 films témoignent lucidement de la barbarie humaine dans sa volonté de destruction, mais aussi du courage de ceux qui n'acceptent pas, en Ariège et ailleurs. Dire que les valeurs des résistances passées restent d'actualité. La résistance, en réalité, ne se décline qu'au présent. On peut toujours faire une anthologie des résistances, mais ce n'est pas cela qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est surtout comment on traduit aujourd'hui l'idée de résistance dans la vie | quotidienne, et quels exemples on peut tirer de la mémoire du passé. C'est le va-et-vient, la continuité, entre le présent et le passé. Tout en sachant que la mémoire ne suffit pas, que comme le dit Chris Marker dans Level five, il ne suffit pas d'avoir de la mémoire pour ne pas reproduire les mêmes aberrations. Un thème que nous espérons développer en 1998. S'il suffisait de redonner aux gens la mémoire pour que les mêmes horreurs ne se reproduisent plus, ce serait simple, mais ce n'est pas comme ça que les choses se passent. |
| L'Ariège étiait un terrain
favorable. Nous n'avons pas pu présenter tous les films que nous avions choisis la première année. Trois périodes de l'histoire nous ont plus particulièrement intéressés : en 1830 des hommes se sont déguisés en femmes pour résister aux lois qui les privaient de leurs droits de pacage, de bûcheronnage qu'ils avaient acquis au fil des ans, sous la noblesse et la royauté. La République avait aboli tous les privilèges et notamment ceux des paysans sans terres qui avaient acquis le droit de louage et de bûcheronnage. Cette guerre a duré très longtemps, une guérilla de quarante années que l'on a appelée la guerre des Demoiselles. Nous avons donc décidé de commencer le festival avec le film de Jacques Nichet La guerre des Demoiselles. En 1939 de nombreux camps d'internement ont été installés dans la région Midi-Pyrénées, d'abord pour les républicains espagnols, puis pour les Allemands et autres étrangers antifascistes, dont beaucoup d'intellectuels. Il y a eu beaucoup de morts. Des personnes qui avaient été internées dans ces camps sont venues au festival, et, de bouche à oreille, elles ont prévenu d'autres personnes dans la région. C'était très émouvant. Il y avait des Espagnols, des Italiens, des Polonais... Ils n'avaient jamais vu de film sur ces camps. C'était une façon de leur redonner la mémoire. ![]() Nous avons passé Les Camps du silence de Bernard Mangiante, Camps de femmes de Rolande Trempé et Claude Aubach, Photographie d'un camp, le Vernet d'Ariège de Linda Ferrer-Rocca. Plusieurs de ces films ont été reprogrammés en Ariège depuis le festival en particulier à l'occasion de la Journée du patrimoine dans le musée du camp du Vernet. Plus récemment, après 1968, l'Ariège est devenue une terre de résistances aux normes, aux conventions et à la société de consommation. Mais l'Ariège est aussi le seul département où l'on peut trouver un monument aux morts à l'honneur des guérilleros espagnols. L'Ariège est une terre politiquement à gauche depuis des générations : c'est un département symbole. Si l'on y ajoute l'ourse Melba, ourse en liberté (qui a été, depuis, tuée par un chasseur, mais ses trois petits ont survécu), on tenait un contexte idéal pour un tel festival. |
![]() Et comment s'est-il passé ?
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| Qu'ont dit Bertrand Tavernier et Ken
Leach ? Bertrand Tavernier, au cours des rencontres avec le public, a parlé de son enfance, de son père, de ce pourquoi il filmait. Justement, il a surtout parlé de son rapport à la mémoire. Ken Loach et lui ont évoqué leur lutte et leur responsabilité de réalisateur-cinéaste-citoyen. Chacun sait que Bertrand Tavernier s'est activement engagé auprès des sans-papiers. Il a évoqué aussi ce qu'a représenté pour lui son documentaire La Guerre sans nom sur le vécu des appelés pendant la guerre d'Algérie, que nous avons diffusé. Ken Loach a beaucoup apprécié le festival et le public, il a été très présent et a beaucoup communiqué avec la population. Les échanges étaient riches et à dimension humaine. Le débat auquel ont participé Loach et Tavernier était un débat ouvert: beaucoup de monde voulait y participer et la salle n'était pas assez grande ; il a donc eu lieu dehors, sur l'Agora. Le public était acteur. Suite à la diffusion du film de Loach sur les dockers de Liverpool, Dockers, une collecte s'est mise en place naturellement. Le public n'était pas là pour consommer de l'image mais bien pour agir, réagir, être acteur aussi dans son quotidien. Le cinéma, ici, n'est pas un simple divertissement mais bien aussi un engagement.
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| A quel public s'adresse un tel
festival ? Nous touchions un public qui n'est pas forcément habitué à fréquenter les salles de cinéma, certains même n'avaient jamais vu un grand écran. Ils étaient fascinés par cette grande télévision en plein air sous les étoiles et même sous la pluie ! Pour nous, c'était très important de sensibiliser un public qui n'était pas acquis d'avance. Sur les 5 000 spectateurs qui sont venus au festival, il y avait un quart d'Ariègeois, un quart de la région Midi-Pyrénées, un quart de la région parisienne (dont des professionnels) et un quart de touristes venus d'Andorre, d'Espagne, des Pays-Bas ou d'Allemagne. Cette année vingt-deux réalisateurs étaient présents, ce qui a été très important pour la population. Le public a besoin de parler avec ceux qui font les films et, réciproquement, ceux qui font les films ont besoin de parler avec le public. ![]() Aujourd'hui, le cinéma européen est très menacé par le cinéma américain, un certain cinéma américain, largement hégémonique. C'est contre cette hégémonie que nous montrons et diffusons avec le soutien de la profession. Tous les films que nous diffusons vont dans ce sens. Leurs réalisateurs sont aussi,en quelque sorte, des résistants. À travers leurs films, ils se battent contre des idées reçues, des normes, mais aussi contre l'oppression. Par exemple, dans le film Les Médias et les Illusions nécessaires, sur le linguiste et philosophe Noam Chomsky, on trouve une critique acerbe des médias, une volonté de dénoncer le système. Ce film est en quelque sorte une bataille contre ce que la société d'information nous impose. Ce n'est pas un western mais une leçon, l'apprentissage de la critique de l'information. |
![]() Concernant les sans-papiers, vous avez invité Ababacar Diop?
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| Cette première fut un grand succès,
allez-vous réitérer l'experience ? Nous allons bien sûr continuer. Nous serons un jour nous aussi centenaire ! Après le Festival, la population nous a demandé de recommencer. Les gens sont demandeurs. Ils nous ont demandé de traiter des sujets que nous n'avions pas pu mettre en avant cette année. Nous restons sur le thème de la résistance, c'est un nom générique. Pourtant, la difficulté est de se limiter à quelques axes, le thème de la résistance est vaste, et de nombreux films répondent aux critères. Il faut donc faire des choix. Nous essayons au maximum de favoriser de jeunes réalisateurs dont les films sont rarement diffusés. L'année prochaine, nous allons travailler avec la Catalogne, avec un Festival international catalan, et avec des réalisateurs latino-américains. Nous aborderons le thème des femmes citoyennes avec notamment des films sur, et réalisés par, des femmes algériennes. Nous essayerons d'aborder la résistance aussi par l'humour à travers des réalisateurs tels que Jacques Tati, réalisateur caustique qui montre l'absurdité de notre civilisation. Ce Festival, comme nous l'avons souligné, privilégie et privilégiera toujours l'Europe. Nous sommes membres de la Coordination européenne des festivals de cinéma. Nous réalisons d'ailleurs des échanges avec des festivals allemands, anglais, espagnols, italiens. Mais nous ne rejetons pas pour autant le cinéma américain, puisque cette année nous avons diffusé le film Chomsky de Mark Achbar et Peter Wintonick. Résistances en est à ses premiers pas, nous serons encore présents l'année, prochaine et les années suivantes. A très bientôt, donc, à Tarascon. |
propos recueillis par
Ludovic Bariat et Céline Ribaud