LA CROIX DU MIDI
11 juillet 1997


Tarascon fait son festival

Ariège, terre de résistances


C'est l'histoire de l'Ariège, terre de résistances, qui a inspiré le thème central du tout nouveau Festival International de films de Tarascon. Durant plus d'une semaine, les soixante films projetés ont drainé un large public. Deux réalisateurs prestigieux, Bertrand Tavernier et Ken Loach, ont parrainé cette manifestation et participé aux nombreux débats proposés après les projections.

PREMIERE EN ARIEGE

Tarascon fait son festival

Ariège et résistances, un couple millénaire qui a inspiré les organisateurs du tout nouveau festival du film de Tarascon. Cathares, protestants, Demoiselles et maquisards, autant de personnages fameux qui ont marqué l'histoire du département. Du dimanche 6 au vendredi 11 juillet, ce sont plus de soixante films qui ont été présentés au public. Ce festival, placé sous le parrainage prestigieux de deux grands réalisateurs : Bertrand Tavernier et Ken Loach, a permis à l'assistance d'associer plaisir des yeux avec qualité de la réflexion.

Depuis toujours, des hommes et femmes vivent et résistent sur la dure terre d'Ariège.

Face à une nature difficile, aux invasions successives, aux pouvoirs lointains qui essayent de la dominer, la culture ariégeoise s'est forgée dans la résistance. C'est dans cet esprit que s'est enraciné le premier Festival International de Films en Ariège : Tarascon, porte de la montagne, est un lieu d'écho idéal pour les résistances d'hier et d'aujourd'hui. Catherine Dubuisson, déléguée générale du festival, explique la genèse de ce projet : "Présenter des films, c'est donner la parole à leurs auteurs. La création artistique, plus que l'objectivité des historiens, reflète le monde. Les films sont des lieux de mémoire. Mémoire des résistants, des guérilleros, des immigrés et des exclus. Nous avons été nombreux à nous lancer dans cette aventure que constitue la création d'un nouveau festival. Sans oublier l'ourse Melba, immigrée réfugiée dans la forêt d'Ariège et qui reste l'emblème de notre événement. Même si soixante films ne sont pas suffisants pour rendre compte de la richesse du thème des résistances nous espérons qu'ils auront amenés au spectateur autant de réflexion que de plaisir. Peut-être les peintures de la grotte de Niaux préfiguraient-elles les images de nos écrans du XXème siècle ! En tous cas, si la vocation des lieux diffère, le plaisir du regard a sans doute traversé les âges jusqu'aux spectateurs que nous sommes aujourd'hui. Et c'est pour cela que Tarascon était le seul lieu possible pour ce festival".

J.M.C.

PARRAINS OFFICIELS DU FESTIVAL

Bertrand Tavernier : "mon père m'a appris à résister"

Réalisateur de premier plan du cinéma français, Bertrand Tavernier avoue avoir pris du plaisir et une certaine fierté à soutenir le festival Résistances. Jouant le rôle du parrain pour l'organisation, il s'est prêté de bon cœur au débat avec les spectateurs lors de la projection de son film : "La guerre sans nom". Rencontre avec un homme libre.

C'est une personnalité de premier plan du cinéma français, qui n'a jamais caché son goût pour la liberté et pour la défense de l'exception culturelle française. Alors qu'il faisait encore l'actualité il y a quelques mois dans le cadre de la loi Debré, avec d'autres réalisateurs, il était cette semaine à Tarascon pour témoigner de son engagement aux cotés de tous les résistants : "Tous les films que j'ai tournés l'ont été dans un esprit de résistance. Que ce soient des films traitant de l'époque contemporaine (L627, L'appât) ou d'une époque historique (La guerre sans nom, Capitaine Conan), mes personnages s'inscrivent toujours dans une lutte contre leur époque, les pouvoirs en place. Il n'est d'ailleurs pas toujours facile de témoigner dans cette veine là, car les télévisions ont peur que cela fasse fuir l'audimat. Ce qui rend les financements en co-production plus difficiles.Mais j'aime les risques et les choix d'un créateur ne doivent pas être suspendus aux financement extérieurs.

C'est pour cela que j'ai créé ma propre société de production et que je n'ai pas hésité à investir trois millions de francs dans mon dernier film (Capitaine Conan). Aujourd'hui, ce film a connu un grand succès et tout le monde pense qu'il a été aisé à financer. Moi, il a fallu que je résiste lors de sa création parce que beaucoup de personnes trouvaient son sujet délicat : L'histoire de commandos de forçats envoyés derrière les lignes ennemis durant la première guerre mondiale pour tuer les ennemis dans des conditions abominables. J'espère être un cinéaste turbulent pour être un un créateur utile".

"Mon père m'a insufflé cet esprit de résistance

Qu'est-ce qui fait qu'un homme, créateur ou non, décide de résister ! Qu'un pays, qu'un peuple n'accepte pas la domination d'idées, de cultures étrangères à la sienne. Bertrand Tavernier explique son parcours :"C'est mon père qui m'a insufflé cet esprit de résistance. Lui même a été le créateur d'un des rares journaux libre durant l'occupation. Il m'a inculqué cet esprit de dire les choses, même les plus difficiles sans pesanteur, sans dogmatisme. Les oeuvres d'art engagées ne sont pas sans émotion et tout mon propos est d'allier le sens du message à celui de l'humain. Comme tous les réalisateurs que j'admire (John Ford) et les écrivains que je relis souvent (Victor Hugo). Ou comme Marie Durand, cette protestante du 17ème siècle, emprisonnée sous Louis XIV et qui avait gravé avec ses ongles dans la pierre de sa cellule d'Aigues Mortes, le mot "résista"

J.M.C

PARRAINS OFFICIELS DU FESTIVAL

Ken Loach, réalisateur engagé

Parrain du festival de Tarascon, Ken Loach est un homme à part dans le cinéma britannique. Homme de convictions, fidèle à ses engagements depuis plus de trente ans, il s'est toujours attaché dans ses films à parler avec justesse et émotion des petites gens. De leurs problèmes de vie, de leurs espoirs, de leurs résistances aussi contre les plus forts qui les oppriment. Dialogue avec un homme authentique.

Il y a peu de cinéastes dans le monde aujourd'hui qui possèdent une réputation aussi flatteuse que celle de Ken Loach. Cet anglais plutôt timide et effacé dans la vie est un homme redoutable derrière une caméra. Il ose parler des sujets qui fâchent avec une tendresse infinie et un humour ravageur. Véritable démineur social, il a marqué de son empreinte le cinéma anglais des vingt dernières années par une constante volonté de rester au plus près du vécu des gens simples. Des opprimés, des exclus. D'où peut bien venir cet attachement à la cause des plus humbles ?
"J'ai fait partie d'un groupe d'auteurs dans les années soixante, confie Ken Loach, qui avait une analyse de la société extrêmement pessimiste: notre monde est gouverné par des puissants qui n'ont que faire des plus modestes et qui les empêchent de s'exprimer.Cela m'a marqué et je constate malheureusement aujourd'hui qu'ils ont toujours raison. Les discussions que l'on avait il y dix ans encore sur comment employer un temps de loisir devant être toujours grand sont devenues des conversations sur les chômeurs et la mondialisation. Bien sûr, je ne traite pas ces thèmes directement dans mes films, mais j'essaye de les illustrer en parlant de la vie des gens qui y sont confrontés. Sans à priori ni parti pris, simplement en constatant les injustices et les souffrances des êtres humains qui sont en bas de notre échelle sociale. L'art doit être relié à l'humain, à son émotionnel et à son histoire. Le témoignage est essentiel parce que souvent certains essayent de réécrire l'histoire à leur profit. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je souhaiterais rencontrer les ouvriers de Péchiney et qu'ils m'expliquent leur combat. En fait, un cinéaste est un simple témoin de son temps, de tout son temps".

J.M.C