
17 juillet 1997
Ken Loach et Bertrand Tavernier, résistances
| De La révolte des Cathares à La « Guerre des demoiselles », des réfugiés espagnols de 36 aux maquis de La Seconde Guerre mondiale, l'histoire de L'Ariège est riche de résistances. Du 5 au 11 juillet 1997, à Tarascon-sur-Ariège, c'était La première édition du Festival international de films consacré aux résistances. Les parrains, présents à l'ouverture, étaient Ken Loach et Bertrand Tavernier. Rencontre entre deux cinéastes de La résistance... |
| Bertrand Tavernier : Je suis très proche de Ken Loach puisque j'ai même été son
attaché de presse pour Family Life. A l'époque, il fallait se battre pour qu'un film
comme celui-là puisse faire 100 000 entrées dans une seule salle à Paris, le
Saint-André-des-Arts. Je l'admire énormément pour sa fidélité à ses engagements,
pour ne pas s'être fait entamer, atteindre par le système. Ses colères salvatrices, sa
capacité d'indignation, l'attention qu'il porte aux êtres humains, font qu'on ne ressort
jamais déprimé d'un film de Ken Loach. Ken Loach : Moi, je pense toujours à Bertrand Tavernier comme à un frère d'armes. Bertrand Tavernier : j'ai été élevé dans l'esprit de résistance puisque mon père avait fondé Confluence, une des deux ou trois seules revues libres sous l'Occupation, et a contribué à libérer Villeurbanne avec les FTP-MOI, à qui on ne demandait pas à l'époque leur carte de séjour. J'ai appris de lui que l'esprit de résistance ne devait pas être aveugle, puisque Confluence publiait a la fois des extraits de Pour qui sonne le glas d'Hemingway mais aussi de la poésie allemande. Pour bien marquer que le combat mené l'était contre le nazisme et non contre une nation. Ensuite, j'ai compris que tous les grands films, tous ceux qui m'ont intéressé, sont des actes de résistance : de Renoir à John Ford, de Vigo à Max Ophüls, tous ont fait des films qui, sans être nécessairement politiques en apparence, étaient des films qui résistaient.
Ken Loach : Quand on fait un film, il faut nécessairement commencer par faire une analyse politique de la situation qu'on veut représenter. Ensuite, on va la tester de façon permanente auprès des gens concernés. Dans les Dockers de Liverpool par exemple, j'ai commencé par questionner les gens sur leurs intérêts immédiats : conditions de travail, salaires, etc. Ce qui est important dans des cas comme celui-là c'est de garder vivant l'esprit de résistance, faire passer le message de la lutte, sinon c'est la défaite totale. Dans le cas de fictions, c'est un peu différent car vous devez créer une histoire, des relations, et cette vérité-là est toujours subjective. Bertrand Tavernier : Cette différence subjective, c'est ce qu'on appelle la démocratie... Ken Loach : Ce qui oblige le réalisateur à être honnête, c'est
qu'il doit faire face à son public. Quand on a fait le film sur les dockers, on savait
qu'ils seraient les premiers à le voir et notre public le plus critique. C'est d'ailleurs
le problème principal des journalistes qui très souvent ne rencontrent jamais les gens
dont ils parlent. Il faut absolument à ce propos répondre à la demande de
démocratisation des médias.
Bertrand Tavernier : Cette exigence, il faut se l'imposer à soi-même, se remettre constamment en cause, se lancer des défis sans arrêt, ne pas s'installer et écouter, faire un énorme travail d'explication après la sortie d'un film en allant discuter dans les écoles, avec des spectateurs, dans tous les coins. En ce moment, je suis en train de monter un documentaire que j'ai tourné dans la cité où m'avait << assigné >> Eric Raoult, aux Grands Pêchers à Montreuil. J'ai décidé d'y passer un mois avec mon fils Nils et une caméra. Les habitants de la cité s'étaient sentis tellement agressés par la lettre de Raoult qu'ils avaient envie de parler. Là où les gens de télé font un aller-retour et le soir montrent leurs images, nous on a passé un mois et demi, parfois même sans tourner, en attendant, en discutant... Récemment, j'ai fait une lettre à tous les gens que j'ai interrogés en leur disant qu'ils pouvaient passer quand ils voulaient au montage. C'est comme ça qu'on arrive à tenir et qu'on peut se lancer avec enthousiasme dans un nouveau film. Mon travail, c'est aussi d'explorer, d'apprivoiser une époque et de la rendre proche à des spectateurs qui n'en ont pas forcément le goût, sans la falsifier, sans l'interpréter outrageusement. J'aime beaucoup cette phrase de Michelet : « L 'Histoire, c'est une très bonne manière de désapprendre le respect », ou encore ce mot de George Orwell, un des écrivains que j'admire le plus au monde, qui a dit que la première chose que les dictatures entreprennent quand elles prennent le pouvoir, c'est réécrire, falsifier l'Histoire ou abolir son enseignement. Mon travail de cinéaste, c'est aussi de faire découvrir à des gens que je ne connais pas ce que j'ai découvert, ce qui m'a indigné, ce qui m'a fait rire, ce qui m'a révolté, et de leur en parler comme ça, dans l'obscurité d'une salle, peut être parce que dans la vie je n'oserais pas... Ken Loach : Le lieu où il faut résister, c'est là où on est, comme ici où une usine est menacée de fermeture (ndlr : Aluminium-Pechiney). Il faut lutter contre toute atteinte à la dignité des hommes qui vivent ici. Si je peux oser suggérer un mot d'ordre pour ce festival, c'est ce vieux slogan américain : « Agitate, educate, organize !» Good luck ! |