" LE VENT SE
LÈVE IL FAUT TENTER DE VIVRE "
(salle C20, Université de Nanterre)
En mai 68, dans l'Amphi de musique de Nanterre on pouvait lire " Camarades vous enculez les mouches ". A l'heure où les petits fauves médiatiques s'abreuvent et s'enivrent de formules commémoratives, cette parole de mur n'a pris aucune ride. Certes, chacun a ses raisons pour conduire la célébration, mais parler pour qui et pour masquer quelle fuite ? S'il y a une chose, au moins, que le joli mai 68 a permis de vérifier, c'est que rien n'est vraiment prévisible ; avis aux faiseurs d'avenir et autres nouveaux convertis au très saint Euro.
En ce temps-là, les pavé volaient pour briser les limites des conventions et déboucher les oreilles, en traçant dans les airs le plus beau des slogans, " parlez à vos voisins " ; c'est ainsi que grondait la rue, grosse des élans les plus fous, dans une joie sans rivage. Parler, mais aussi partager, et quand beaucoup de gens concernés en furent convaincus, la machine se mit en panne et le pays s'installa enfin dans le droit au silence.
L'heure était venue de cultiver l'art de se taire pour mieux écouter et restaurer le dialogue comme l'essentiel du métier d'homme. Une nouvelle sorte de civilisation naissait à la force de la bouche, nid de la parole qui, selon les anciens, par la communication et la coopération qu'elle permet, est nourricière et source de prospérité ; une vraie poussée démocratique.
Pendant ce temps, à Cannes, tout à sa célébration mais pourtant près de la plage, le cinéma pris du retard. Le 18 mai, dans la grande salle du Palais du festival on tente de projeter Peppermint frappé de Carlos Saura ; dans une ambiance de foire, certains s'accrochent au rideau qui les entraîne, alors que des mains expertes et efficaces coupent les fils du son. La projection n'aura pas lieu, la dernière heure du festival va sonner. Le lendemain à Paris, les " Etats Généraux du Cinéma Français " sont proclamés et reprennent la ligne définie par le syndicat des techniciens de la production cinématographique.
« Nous, cinéastes (auteurs, techniciens, ouvriers, élèves et critiques), sommes en grève illimitée pour dénoncer et détruire les structures réactionnaires d'un cinéma devenu marchandise. Nous cesserons notre lutte que responsables et gestionnaires de notre profession ». Il est décidé de ne pas signer les films sur les événements et d'agiter des projections un peu partout ; on parle fort d'un cinéma de l'éveil et de la contestation ; pour l'enseignement qui n'est pas oublié -signe du temps- on plaide pour une plus grande variété des voies possibles d'accès -une belle promesse de mai- tout en préconisant la création d'une seule école par la fusion de l'IDHEC et de Vaugirard (1).
Du côté des murs les mots ne badinent pas avec la création ; ici à la Sorbonne, " L'art est mort. Godard n'y pourra rien ", ailleurs sur le rideau de fer de la scène de l'Odéon, " qui crée ? pour qui ? " nous fait penser à qui parle ? pour qui ? Car en effet, lorsqu'elles montent en film, les paroles de la rue et de l'usine ne deviennent-elles pas celles du réalisateur ? Mais combien de films sont nés dans ce court moment d'extase pour fabriquer du mémorable, et qu'en reste-t-il ? En un mot, le cinéma a-t-il eu du temps pour agir ?
Cependant, le joli mai n'est pas tombé du ciel, des coulées plus ou moins lentes mais toutes brûlantes, certaines venues de loin -guerre d'Algérie, guerre du Viêt-Nam ( )- se sont rejointes ce mois-là pour secouer le vieux monde ; de ce long processus et comme d'autres témoins, le cinéma a sans aucun doute des choses à dire. Aussi, et dans l'esprit de la formule d'Hélène Cixous (2) " Mai soixante huit a commencé avant mai 68 et n'est pas fini " les matinales de l'ESAV (3) proposent tout simplement d'observer les signes probants de ce courant sur des films avant-coureurs, des films de l'explosion et des films de l'après-coup.
GUY CHAPOUILLÉ
Directeur de l'ESAV
| (1) IDHEC, Institut des Hautes Etudes Cinématographiques.
Vaugirard, Lycée public du cinéma et de la photographie. (2) Texte publié dans le journal l'Humanité du jeudi 28 mai 1998, page 21. (3) ESAV, Ecole Supérieure d'Audiovisuel de l'Université de Toulouse 2. |
| DÉBAT |
MAI 68
SOYEZ RÉALISTES !
DEMANDEZ L'IMPOSSIBLE !


PROGRAMME 1998
68 N'EST PAS FINI