Culture / Résistances / Territoires
Texte écrit pour une intervention au 2ème festival de films : Résistances de Tarascon sur Ariège, le 9 juillet 1998.

Jean-Claude BESSON-GIRARD
Peintre, Co-auteur du projet " Jardiner la Terre "


Culture, résistances, territoires. La juxtaposition de ces trois mots : culture, au singulier, résistances, au pluriel, et territoires, au pluriel, peut sembler paradoxale sinon étrange !

Pourquoi ce singulier au mot culture si proche des pluriels de "résistances" et de "territoires"? Ces trois notions semblent délimiter aujourd'hui un "périmètre" de la pensée et de l'action extrêmement problématique et difficile à explorer avec sérénité. Le plus sage dans un cas comme celui là est de prendre le temps d'y voir un peu plus clair dans l'usage des mots employés. Nous savons tous que le sens des mots que nous utilisons pour entrer en relation avec autrui ne se réduit pas à leur signification isolée dans le dictionnaire, pas plus que cette relation avec autrui ne se limite au vocabulaire ou à la grammaire. Néanmoins l'attention aux mots et la précision du discours sont nécessaires sinon suffisantes pour servir ce "désir de relation", cette recherche d'une compréhension réciproque dont l'ultime objectif, à travers le langage humain, qu'il soit poétique, scientifique ou politique, est d'éviter de s'entretuer!

Et pourtant des êtres humains continuent à s'entretuer en se soumettant aux paroxysmes de la négation d'autrui.

Le siècle qui s'achève est, de toute l'histoire humaine, celui qui détient la sinistre palme de la fureur meurtrière et collective. A la seule idée de l'horreur démesurée et quasi universelle du XXème siècle, le langage doit s'avouer vaincu. C'est, faut-il le souligner, que le langage n'est pas innocent de cette apocalypse. Faut-il - comme Samuel Becket - ne laisser entendre que le plus silencieux désespoir ? Ou, justement, parce que le langage n'est pas innocent, continuer cette tâche infinie qui consiste à l'explorer, à le déplier, à éclairer ses zones d'ombres où nous savons que "la bête immonde pond toujours ses oeufs" (pour reprendre la métaphore, malheureusement plus que jamais actuelle, de Bertold Brecht).

Voici donc très vite repéré un lieu de résistance : les mots, le langage, la parole. Continuons donc notre "métier de vivre" (Pavese) en reliant la mémoire et l'horizon avec "une ardente patience", pour reprendre le beau titre de ce film d'exception qui évoque les derniers temps de Pablo Neruda, en exil intérieur, quand se font entendre les premiers bruits des bottes de Pinochet. Mais, aujourd'hui en France, comme le dit une affiche de nos amis libertaires " Ce qui est à craindre est moins le bruit des bottes que le silence des pantoufles ".

Reprenons, une fois encore ce mot "culture". Pourquoi ? Parce que chacun de nous pense en avoir une définition et qu'en même temps nous avons la sensation que quelque chose résiste et nous échappe dans cette définition même. Parce que le "différentialisme" et la "relativisme culturel" qui nient l'existence de valeurs universelles et affirment l'équivalence de toutes les cultures sont des théories dangereuses et qui gagnent du terrain. Elles invitent les nations ou les groupes ethniques à se constituer en sociétés closes et réduisent l'individu à son être social en l'enfermant dans les limites étroites de sa culture. Il en va presque de même pour les idéologies du multiculturalisme. Leur illusion consiste en cela elle se représentent la culture de synthèse (ou dite de métissage) selon la formule suivante : A + B + C + D = N, où N désignerait une culture tout à fait nouvelle et à priori "positive" parce que symbolisant un "homme nouveau", alors que la synthèse réelle s'effectue selon la formule A + B + C + D = A', où A' désigne la culture dominante. La synthèse ne s'opère qu'à partir d'une dominante, d'une domination. (voir Selim Abou, les métamorphoses de l'identité culturelle, Diogène n°l77 p.7).

Ainsi s'opère le métissage culturel. L'oublier est dangereux car est attribué, sans examen approfondi, "une valeur" positive à un mot qui risque de provoquer, plus tard, dans son usage courant, des confusion et des zones d'ombres dont il devient par la suite difficile de déceler l'origine.

Avant de continuer, voici quelques précisions sur le mot valeur. Au sens philosophique qui nous importe ici le mot valeur associé au mot jugement dans l'expression jugement de valeur signifie le jugement qui énonce une appréciation par opposition au jugement de réalité qui se borne à constater un fait (petit Larousse). " Subjectivement La valeur c'est le caractère des choses consistant en ce qu'elles sont plus ou moins estimées ou désirées par un sujet ou, plus ordinairement, par un groupe de sujets déterminés objectivement, et à titre catégorique, c'est le caractère des choses consistant en ce qu'elles méritent plus ou moins d'estime (Vocabulaire technique et critique de la philosophie par André Lalande). La valeur d'une chose est son caractère désirable. Une valeur est aussi ce "quelque chose" dont l'absence ou le retrait m' empêchent de vivre ( en me laissant sans appréciation sur ce que je vis parce je me trouve amputé de ce au nom de quoi (le jugement) mon action individuelle va pouvoir rejoindre les autres). La notion de valeur est un "outil d'évaluation" et, comme telle devient positive ou négative en fonction d'un référent contenu dans une culture qui lui donne sens (pour un républicain convaincu, la démocratie est une très haute valeur).

Revenons à la culture. Je vous invite à différencier cette notion selon qu'on la fait précéder de l'article défini "la" ou de l'article indéfini "une", selon qu'on l'utilise au singulier ou au pluriel. Cela nous aidera quand nous reviendrons, plus loin, sur cette autre notion problématique "d'identité culturelle".

"La culture" est l'élément d'universalité à l'oeuvre au sein de chaque culture. C'est ce qui permet à chacun et à chacune d'honorer ses propres valeurs en les portant au partage avec autrui et donc au dépassement de soi. C'est aussi l'outil premier de la lutte contre l'ignorance et les fanatismes souvent dissimulés sous le pluralisme des cultures.

Autrement dit, "la culture" peut être considérée comme l'ensemble des modèles de comportement, de pensé et de sensibilité qui structurent les activités de l'homme dans ses rapports avec la nature, la société et la projection qu'il nomme "absolu". Les modèles sont et font un pont entre le patrimoine qui est le passé reconnu, l'héritage de la culture et les activités de l'homme qui en réactualisent constamment les données en fonction des défis au présent de la vie quotidienne. Cette opération de réactualisation (ce que nous sommes précisément en train de faire) définit la vitalité de la culture, sa capacité à créer de l'horizon.

"Une culture" c'est l'ensemble des pratiques (issues des modèles mais ne se confondant pas avec eux) sensibles, symboliques, linguistiques, philosophiques, scientifiques, techniques, sociales, économiques et politiques qui définissent et différencient les sociétés humaines en mouvement.

"Le mot "culture" dérive du latin "colère" cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver et renvoie primitivement au commerce de l'homme avec la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine. En tant que tel, il indique une attitude de tendre souci, et se tient en contraste marqué avec tous les efforts pour soumettre la nature à la domination de l'homme. C'est pourquoi il ne s'applique pas seulement à l'agriculture mais peut aussi désigner le "culte" des dieux, le soin donné à ce qui leur appartient en propre. " J'ignore si René Dumont a lu ces phrases d'Hannah Arendt à laquelle je viens d'emprunter cette exploration étymologique, en tout cas l'écologie politique, dont il fut en France le médiateur connu dès 1974, se situe clairement dans cette filiation.

Prenons un exemple pour éclairer cette approche théorique. Un exemple approprié à la manifestation qui nous réunit : Résistances. 2ème festival international de films à Tarascon sur Ariège.

L'oeuvre de Luis Bunuel est universelle. Il n'en demeure pas moins que cette oeuvre, pour être réellement comprise et aimée dans sa singularité propre demeure espagnole et particulièrement aragonaise. Faut-il pour autant parler de l' "identité aragonaise" de l'oeuvre de Bunuel ? Je ne le pense pas.

On parle de plus en plus aujourd'hui d'identité‚ culturelle ou simplement d'identité. Le moi "identité" est devenu un slogan. L'identité c'est "sacré"! On ne peut qu'être pour! Chaque individu, chaque groupe d'individus, revendique ce droit à l'identité. Cette revendication identitaire contient beaucoup de confusions et couve des dangers que je me propose d'aborder maintenant avant de relier le mot culture aux notions de résistances et de territoires.

Permettez-moi d'interroger brièvement et une fois encore l'étymologie. Le mot identité vient du latin de basse époque Kentias (XIVème siècle). Il n'apparaît dans le langage courant qu'en 1611. Il désigne le caractère de ce qui est identique (de idem: le même). Il relève d'un langage de métaphysicien que les humanistes de la Renaissance ont combattu. Au XVIIIème David Hume ( Essais sur l'entendement humain 1748) s'est livré à une critique radicale de cette notion d'identité appliquée abusivement à l'expérience humaine. Il lui préfère les notions d'unicité et de singularité. Ce que je reprends totalement à mon propre compte. L'identité ne peut pas faire partie de la définition des hommes et de notre situation d'êtres humains dans le flux du temps. Elle ne s'applique que sous la forme d'une fiction ambiguë et dangereuse.

L'identité civile et judiciaire, inscrite sur nos papiers d'identité‚ sont elles-mêmes des fictions juridiques étrangères à l'expérience que nous avons de nous mêmes. Il nous arrive de dépendre dangereusement de cet étiquetage morcelé dans notre réalité quotidienne singulière et multiple. L'affaire dite des "sans-papiers" le rappelle à l'évidence.

Les revendications identitaires nationales, ethniques ou sexuelles tiennent leur prestige et leur apparente légitimité de l'idéalisme métaphysique où elles s'originent. C'est la fameuse obsession fantomatique de "l'être en soi" qui ferait l'impasse sur le devenir, les répétitions et les passages. Revendiquer une "identité" c'est tenter de nier ce "métier de vivre" qui consiste à inventer, difficilement toujours, douloureusement ou tragiquement parfois, cet équilibre de "passant" (celui qui sait qu'il va mourir) entre notre singularité inaliénable et la reconnaissance de notre commune appartenance à l'espèce humaine. L'être humain ne saurait, sans graves conséquences pour lui même et pour la société, se laissé réduire à son être spécifié par une culture déterminée. Il est avant tout un individu singulier, différent de tous les autres et capable de dépasser ses conditionnements socioculturels jusqu'à remettre en question les "valeurs" inhérentes à sa culture comme à d'autres cultures. S'il a ce pouvoir c'est que l'être humain sensible et "passant" est, en même temps, un être rationnel habité par l'universel.

Nous devons donc résister à toute pensée, toute idéologie sociale ou politique qui tourne le dos à ce principe universel qui sert de mesure pour juger les valeurs d'une culture. Oui juger car, ainsi que l'exprime Hannah Arendt dans La crise de la culture (Folio / essais p. 283) "Juger est une importante activité sinon la plus importante, en laquelle ... partager -le -monde -avec- autrui se produit."

Les théoriciens du nationalisme comme Joseph de Maistre, Maurice Barrès et leurs actuels et piètres héritiers (piètres et donc bien plus dangereux ! ) ont substitué à l'impératif moral qui se propose à tous les hommes en tant qu' êtres raisonnables et libres l'impératif national qui s'impose au citoyen en tant qu'être socialement et culturellement déterminé. Ceux qui professent cette théorie dépouillent l'être humain des deux dimensions par lesquelles il peut échapper librement à ses conditionnements socioculturels : son individualité singulière, irréductible à toute autre et son aspiration à l'universel qui spécifie son appartenance à l'espèce humaine.

Mais pourtant il y a conflit ! Et cette réflexion peut sembler bien théorique car elle ne résout pas, maintenant, le conflit entre, par exemple, la légitimité du combat pour une reconnaissance de la singularité culturelle de ce "territoire" de ce "pays", de la Catalogne et le rouleau niveleur de la mondialisation ! Il convient, à ce point de l' exposé, de dépouiller la notion de conflit de la connotation négative qu' on a tendance à lui conférer. Même dans le milieu uniculturel, aujourd'hui bien hypothétique, d'une micro-société "primitive", il n'y a pas de développement sans conflits et pas de développement qui ne contienne la résolution de ces conflits. Là encore le mot "résolution" ne doit pas être compris, à priori, comme positif car une résolution peut être négative au regard des valeurs défendues par l'un ou l'autre des protagonistes!

Nous pouvons maintenant interroger le sens du mot résistance au singulier et au pluriel et nous allons voir qu'il dévoile, lui aussi, un "territoire" mental fort singulier !

Résister apparaît, en "français", vers 1240. Emprunt‚ au latin resistere il signifie "s'arrêter" de sistere "s'arrêter" donc "s'arrêter doublement" pourrait-on dire en incluant le préfixe de répétition. Le mot résistance est employé à partir de 1314. Il est clair que ce mot de résistance a trouvé, en quelque sorte son prestige, il y a près de soixante ans dans La Résistance, elle-même désignée au singulier comme "pluriel majuscule" de multiples résistances, tant dans les formes qu'elle prit que dans les composantes politiques et ses réseaux. Mais il ne faut pas confondre "La Résistance" avec les luttes et les combats qu'elle conduisit et qui en sont las conséquences. En allant vite nous pouvons dire qu' il s'agissait de résister contre l'attitude, alors dominante, en premier lieu de fatalité, consécutive à la défaite de 1940, puis de la collaboration avec l'occupant nazi. Il s'agissait donc de résister à ce qui semblait, pour le plus grand nombre, aller de soi. La posture de résistance indique donc un comportement intérieur, un temps de réflexion ("s'arrêter doublement"), aussi bref soit-il (suivant les convictions et les conditionnements socioculturels), avant d'agir, avant de se battre.

Il s'agit bien d'une attitude culturelle qui implique des comportements et des actions s'opposant à ce qui est imposé au nom de valeurs partagées par celles et ceux qui "entrent en résistance" pour que ces valeurs demeurent vivantes et soient transmise aux générations futures. (comme nous l'affirmions dans notre introduction)

On commence à voir que les mots de culture et de résistance sont très fortement liés dans leur sens comme dans leur application. On pourrait prendre d'autres exemples dans l'histoire. L'humanisme de la Renaissance est une forme créatrice de résistance contre la domination cléricale, métaphysique, culturelle, scientifique, sociale et politique de la scholastique finissante (celle qui invente précisément le mot 'identité" comme on l'a vu plus haut).

On pourrait donc dire que le mot "résistance" désigne le moment d'une prise de conscience. Le moment où quelque chose bascule. Le moment qui sépare un "avant" convenu, routinier, plus ou moins adapté, conforme, d'un "après" insécurisant, solitaire, singulier, au sens propre bouleversant, qui du fait même de ces caractéristiques nous incite à reculer ou à rejoindre cette "solidarité des ébranlée" comme les nomme Jan Patòcka, fondateur de la Charte 77 à Prague, et qui mourut après un passage à tabac par la police politique tchèque.

Revenons au présent, en 1998, en gardant à l'esprit tout ce qui précède. L'actualité abonde de faits et d'événements intolérables qui peuvent soulever notre indignation et notre révolte. Si nous sommes ici aujourd'hui, si nous participons au 2ème festival de films Résistances de Tarascon sur Ariège, c'est bien sur pour voir des films sur ce thème et, en cela, nous sommes en quelque sorte des "consommateurs de culture", d'une culture particulière, d'une culture peu ou prou "militante", mais c'est aussi, probablement pour alimenter et conforter des attitudes et des comportements singuliers et qui ont néanmoins "quelque chose en commun". Ce "quelque-chose-en-commun" qui se nomme "juger (comme nous le rappelle Hannah Arendt).

Mais "le militant est un homme masqué" nous dit Georges Braque. Etonnante parole d'un peintre et quel peintre (!), ami de René Char au sortir de La Résistance, quand ce dernier publie Feuillets d'hypnos où on lit au n°62 " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament". Paroles énigmatiques. Nourriture de réfractaires. René Char m' a dit pourquoi il préférait ce mot de "réfractaire" au mot de "résistant" dont il sut se vêtir pourtant complêtement au regard de l'histoire. "Le mot réfractaire sent le pain" me disait-il, faisant allusion évidemment aux briques du même nom qui tapissaient les voûtes des fours à pain dans les villages du territoire de résistance où il était responsable des réceptions des parachutages d'armes et de matériels divers : Céreste, Viens, Reillanne, Oppedette... le plateau d'Albion ( l'histoire bégaie!)

Aujourd'hui, donc ! Où sont les territoires ? Où sont les résistance ? Où est la culture ? Ne préssent-on pas, à ce point de notre réflexion, que ces trois mots sont intimement liée, où plutôt, qu'à nouveau, il nous faut en épouser les racines, les branches et les fruits dans un même élan de lucidité ?

C'est ce que je me propose de tenter de démontrer dans la conclusion de cette intervention après avoir exploré le troisième terme de son titre, le mot "territoires".

Pourquoi, à nouveau ce pluriel ?

Urbains ou ruraux, nous savons bien les limites physiques de nos territoires de vie, d'activités, de relations, dans la vie quotidienne. Nous en sortons parfois, conviés ailleurs, comme en ce moment, pour découvrir et partager, dans le meilleur des cas, d'autres espaces, d'autres habitudes, d'autres cultures et d'autres manières d'être au monde. C'est que nous ne vivons pas seulement dans et avec des territoires physiques, des territoires de matière, d'air, d'eau, de terre, d'objets, de nourritures et de caresses ..... Nous vivons aussi dans des territoires de l'imaginaire, dans les projections de nos aspirations sinon de nos espérances, dans nos désespoirs, dans nos combats et dans nos amours, solitairement toujours et solidairement parfois. Je vous propose d'appeler ces territoires mouvants et incertains, bien que reliés aux perceptions physiques de notre corps, des territoires existentiels. Ainsi pouvons nous habiter à Tarascon sur Ariège, près du plateau d'Albion, ou à Paris ET au même moment, mais d'une autre manière, au Chiapas, à Jérusalem ou à Belfast. Si nous ne le mesurons pas très bien c'est que nous manquons singulièrement d'ubiquité, ou que nous croyons qu'il ne s'agit là que d'idées, de causes ou de relations affectives ou politiques. Non, cette capacité d'ubiquité est bien pour l'être humain une des formes essentielles de son rapport au réel ( mais ne s'agit-il que de l'être humain? On peut en douter en regardant passer les oiseaux migrateurs et ne s'agit-il que d' instinct et de mémoire de l'instinct ? Vaste question qui nous éloignerait de notre propos!)

Nous sommes donc d'ici et nous sommes d'ailleurs. Nous sommes d'ici et du monde. Etres à la fois singuliers et universels ! Alors pourquoi la mondialisation nous fait-elle peur si nous nous affirmons à la fois habitant et citoyen dans le petit lieu où vaquons à nos occupations quotidiennes ET citoyen du monde ? Je fais l'hypothèse que cette peur face à l'accélération brutale d'un processus qui a commencé il y a bien longtemps provient moins de la réalité de ce phénomène de planétarisation des échanges que du sentiment, profond et vague à la fois, d'avoir peu ou prou perdu la relation à une dimension fondamentale de notre être que j'appellerai, faute de mieux, notre conscience topologique, le clair territoire de nos existences.

Qu'est-ce à dire ? L'éthologie nous apprend que toutes les espèces animales répondent, en liberté, à trois impératifs essentiels : la sécurisation, la stimulation et la territorialisation (remarquons au passage que territorialisation et sécurisation ne se confondent pas). Cette notion de territoire, reportée au domaine humain, à l'échelle locale et planétaire, doit être approfondie car elle ne manque pas d'être paradoxale. En voici les grandes lignes et les questions que soulève cette notion aujourd'hui.

D'un point de vue anthropologique, le territoire est l'inscription du temps sur l'espace, de l'histoire sur la géographie. Outre cette notion d'historicité, il conviendrait pour être complet de rajouter la notion de frontière et celle de nom de lieu (que je choisis de ne pas développer ici pour ne pas perdre notre fil d'Ariane".)

Cette définition du concept de territoire a rencontré depuis moins d'une génération le développement des techniques et des technologies dites de la communication qui a entraîné un discours sur la fin des territoires et la prééminence de la planétarisation des marchés à travers la mondialisation de ces techniques de communication.

Dans le sillage de Mac Luhan et de son fameux "village planétaire" on a vu et on peut voir encore fleurir des exégèses enthousiastes tentant de nous convaincre que l'avenir appartenait désormais aux "territoires immatériels" de la communication annonciateurs de la fin des médiations territoriales matérielles, et au triomphe de la virtualité.

Certes les nouvelles technologies de la communication nous forcent à repenser en profondeur les rapports des sociétés à leurs territoires, mais ne convient-il pas, en même de temps, de résister là aussi aux idées toutes faites qui, dans ce domaine comme dans d'autres (l'art contemporain pourrait en être un autre exemple), veulent nous faire croire que l'histoire se produit par constructions emboîtées et annulations successives de formes de représentation et non par lentes intégrations dans les sensibilités, les comportements et la pensée, donc dans la culture.

Ce qui se cache derrière ces simplifications caricaturales, qui relèvent davantage de la croyance et du "culte" que de la raison, ne sert-il pas, en fin de compte un modèle économique néo-classique de gestion qui renvoie, pour sa propre pérennité, à une vision holiste sinon totalitaire de la société et de l'histoire résumé dans le mot tabou de "croissance". (il n'existe qu'un seul modèle, "preuve" en est : il domine partout ! Ah la belle preuve qui revient à dire que le camion a raison sur le pied qu' il écrase puisque l'inverse n'est pas possible !)

L'écologie générale et l'écologie politique en particulier nous alertent, depuis bientôt une génération, en nous montrant et nous démontrant objectivement que les conséquences de cette vision totalitaire, dont le concept de croissance demeure le maître mot, se manifestent toujours territorialement, à des échelles plus ou moins vastes. Depuis la dégradation plus qu'alarmante de la qualité de l'eau des cours d'eau en France jusqu'à l'effet de serre et le trou dans la couche d'ozone en passant par les monstrueux incendies d'Indonésie et du Brésil... El Nino (la liste est interminable). Tout cela pour dire que l'évacuation idéologique et hâtive du concept de territoire est un leurre qui ne peut servir, en fin de compte, que ceux qui ont abandonné la conscience de l'histoire comme l'histoire de la conscience au profit de leur habileté mercantile à court terme. L'histoire, en effet, s'écrit dans la brèche du temps qui est le présent, avec une conscience individuelle et collective, singulière et universelle, qui relie le passé à l'avenir, comme elle met en rapport l'ici et le là-bas dans la diversité des formes politiques de ses inscriptions territoriales.

Mais il est peut-être bon de rappeler que le territoire n'est pas un support neutre.

Tant individuellement que collectivement il fait l'objet d'une appropriation psychologique complexe et de subtiles identifications sur lesquelles une volonté politique trop souvent "éloignée" et abstraite va se heurter et provoquer des rejets pires que ceux pour la résolution desquels elle avait été, dans le meilleur des cas, démocratiquement et légitimement mise en place.

L'attention doit aussi se porter sur les appropriations abusives des territoires manifestant une montée de la privatisation de l'espace public local, une offensive secondaire obéissant à une logique de ségrégation, comme, à travers le monde, les centres commerciaux, les "Centers parcs", ou, de la Floride au Brésil, de la Californie en Argentine, le phénomène des "villes encloses" avec des ponts-levis électroniques, des barrières électriques, et des vigiles en armes.

Les territoires peuvent être considérés comme des lieu de résistances contre le repli identitaire et l'uniformisation du monde en ce qu'ils mettent en rapport concret et sensible l'ici et le là-bas et favorisent une mémoire collective transcendante permettant des représentations de l'avenir.

Mais se pose alors la question de l'échelle désirable de ces territoires de résistances appelés à devenir des territoires de vie, des territoires de projets. Une réponse se dessine en France depuis 1975 autour de la notion de "pays" (création des contrats de Pays- DATAR) reprise en 1995 où l'on peut lire à l'article 22 de la LOADT une définition minimale d'un Pays "Lorsqu'un territoire présente une cohésion géographique, culturelle économique ou sociale, la commission départementale de la coopération intercommunale constate qu'il peut former un Pays". Aujourd'hui (1998) les Pays sont au centre du projet de loi pour l'aménagement durable du territoire du Ministère de l'aménagement du territoire et de l'environnement. Toutefois la dimension spécifiquement culturelle de cette notion de Pays demeure assez vague dans les textes officiels.. Voici la définition à laquelle nous étions parvenus il y a une vingtaine d'années ( Alexandre Lucas, La problématique de Pays, éléments pour des sociétés sans Etat et sans cité, 1977, Editions du Clinton, 30 340 Les Mages):

Un "pays" est un espace de vie et non une notion administrative abstraite appliquée sur un territoire pour son gouvernement. Un "pays" ne peut donc se confondre avec aucune catégorie connue comme telle : commune, canton, département, région.

Un "pays" est d'abord un lieu, non au sens ponctuel mais au sens "géo-topique" d'un espace cohérent habité par diverses espèce biologiques, végétales, animales et humaines.

La cohérence d'un espace de "pays" est déterminée par les rapports et les relations complexes entre la géomorphologie, la qualité de la terre, la végétation, les animaux, le type de lumière, l'eau, les vents, les énergies, les ressources et tous les champs historiques et symboliques des êtres humains qui l'habitent.

Un "pays" est un point d'harmonie qui est "visage" lisible où les différences ont donné une limite à cette cohérence, à cette singularité.

Un "pays" est fait de réalités multiples, naturelles, écologiques, matérielles, économiques, politiques, linguistiques, culturelles et spirituelles. La somme de ces réalités est supérieure à l'addition de ses parties. C'est une géopoétique en mouvement. C'est aussi une "force de tendresse" qui permet librement de se reconnaître et non seulement par droit d'héritage.

Un "pays" est un espace territorial de dimensions variables où se manifestent, en situation et en mouvement, des forces et des flux d'énergie, (un "feng-shui" comme diraient les racistes). C'est l'espace d'une empreinte magnétique qui agit sur les mentalités et sur les pratiques.

Un "pays' n'a pas nécessairement un centre. Il s'apparente davantage à un "organisme" (hors hiérarchie ce qui ne manque pas d'orienter une vision radicalement nouvelle du politique)

Un "pays" est l'espace du nomade et du sédentaire, co-existants.

Un "pays" n'est pas nécessairement limité par un autre "pays". Il y a des espaces géographiques qui ne sont pas des "pays" mais des espaces de transition ou de passage.

La rivière ou le fleuve peuvent limiter un "pays" mais peuvent aussi en créer un.

Dans un "pays" les activités humaines de production, de reproduction, de consommation et d'échanges marchands se développent dans un espace écologique (naturel, politique et culturel) connaissable par tous, à échelle humaine. La culture y demeure "informée" par "son pays" et non "algébrosée" et souvent déterritorialisée comme dans un milieu strictement urbain.

Un "pays" est un espace de vie où le caractère d'interdépendance de tous les éléments qui le composent, est lisible aussi pour la sensation, la réflexion que pour l'action. C'est l'échelle privilégiée d'une perception de la singularité, de la différence et de l'unicité planétaire de l'espèce humaine dans sa relation au monde.

Aujourd'hui nous demeurons convaincus que l'échelle de "pays" est, en France et en Europe (au moins), la bonne échelle territoriale de résistance et de création tant pour la culture que pour tous les autres aspects de la vie en société, (économie, éducation, santé, énergies, gestion des ressources naturelles, vie relationnelle... etc). C'est bien le lieu où peut se mesurer la pertinence de la phrase de Manuel Torga :"L'universel c'est le local sans les murs".

Nous disons bien "échelle de résistance" et de création et non nouveau découpage administratif se substituant à celui des communes rassemblées en cantons pour constituer les départements.

Pourquoi ? Parce que cette échelle de "pays", particulière et variable en étendue, en fonction de la géographie et de l'histoire est la plus pertinente pour tenter une révolution théorique et pratique qui consisterait à inverser un processus dominant aujourd'hui qui est fondé sur une sur évaluation du rapport temps / marchandises (processus de la mondialisation) au profit du rapport espaces / relations qui synthétise l'apport de la pensée écologique tant d'un point de vue économique et politique que dans le champ de la culture et de l'interdépendance généralisée avec la nature et la planète Terre.

Mais il convient d'entendre ces termes de culture et d'interdépendance généralisée "co-extensivement". Depuis la conscience individuelle du sujet singulier jusqu'à la conscience collective de l'horizon en passant par liens multiples entretenus avec la nature et à travers l'organisation des sociétés humaines déterminées par des cultures spécifiques et donc des langues dites minoritaires et locales à l'intérieur desquelles des valeurs universelles (la culture) se manifestent elles-mêmes sous des formes singulières.

Cette oeuvre individuelle et collective a commencé ça et là, ici même et dans le monde. Des signes peuvent en attester comme, tout simplement, l'événement qui nous réunit ce soir, mais la tâche n'est pas facile car, outre la difficulté contenue dans l'expression "révolution des mentalités" qu'elle suppose, elle est urgente, elle est générale. Elle implique la même force de résistance, d'opposition positive que pouvait avoir le terme (et son application aujourd'hui presque impensable) de grève générale.

Si, comme nous le pensons (et ce sera ma conclusion) toute société tend à se reproduire à l'identique, C'est donc bien, en premier lieu, par une résistance multiforme à cette entropie de la reproduction du modèle dominant et à celle de la conformité aux "modes", que se constitue le fait culturel et la création qui toujours le précède. Mais la culture, comprise comme valeur d'universalité agissant à l'intérieur de chaque culture particulière, a besoin, en même temps, de territoires spécifiques et spécifiée, écosystémiques, pour ne pas "décoler" ou "planer" abstraitement et virtuellement au dessus de nos territoires physiques et existentiels. Car si la culture "décole" du terrain et des territoires qui l'alimentent, elle rejoint la sphère froide et comptable où règne l'économisme dont l'abstraction algébrique et inhumaine est plus puissante qu'elle et tend à l'absorber dans son entropie mortifère.

Culture, résistances, territoires sont trois notions et trois réalités vivantes, indissociablement et inter-agissantes. C'est ce que je me proposais de démontrer. C'est à vous de me dire si j' y suis parvenu.

Je vous remercie.

Jean-Claude Besson-Girard